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 Dorian Kensington| Quand la tragédie devient élégante

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Dorian Kensington

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Messages : 21
Date d'inscription : 07/11/2010

Jardin Secret
Et cette brèche?: Elle est pour l'instant ma dépendance et mon rêve
Et le coeur?: Amoureux d'une femme qui ignore que j'existe, si ce n'est pas des poèmes
Un secret?: Personne ne sait dans l'autre monde que je souffre d'une terrible maladie

MessageSujet: Dorian Kensington| Quand la tragédie devient élégante   Jeu 2 Déc - 20:36





Dorian Kensington


par __Nicolas Bemberg__




Mon identité complète:Dorian Victor Eugene Nathaniel Arthur Kensington, selon son acte de naissance. Sean O'Malley est son nom d'artiste.
Je suis né(e) le: 22 novembre 1853
Je suis:Futur lord anglais, artiste peintre et poète

Je viens:
♦de cette histoire où depuis un siècle la France change d'empereurs et de rois comme de chemise.



Cette brèche:
♦Je la connais...c'est mon Eldorado!

Quelles en sont mes intentions:
Dorian a trouvé une brèche accidentellement dans la salle des pas perdus. Depuis qu'il s'y est transporté, il est dépendant de ce second univers et y passe plus de temps que dans le réel.On le soigne mieux et il y a la belle Caroline de l'autre côté. Par contre, depuis qu'il sait que Sofia veut détruire la brèche, il est prêt à tout pour l'en empêcher. Il ne veut perdre aucun des deux mondes! Les deux lui appartiennent!



Prénom et/ou pseudo:Napoléon ou Nicolas
Age:20 ans
Comment avez-vous connu le forum?Les deux admins sont mes estimées compagnes de rp ^^
Pourquoi ce personnage?Parce qu'il était le chouchou de Zita et qu'il est bien plaisant de lui faire peur ^^' Baaaah, parce que c'était Nicolas Bemberg et que c'était un jeune homme malade et tourmenté
Fréquence de connexion: Tous les jours!
Code du règlement:Ok par Zabie
Question? suggestion? petit mot? VIVE LES RÉVOLUTIONNAIRES ^^




-Je n’y crois pas! Je refuse d’y croire! Vos médecins sont devenus fous. Allez les enfermer, monsieur, et retournons à la vie que nous avions avant cette terrible nouvelle.

La femme ferma les yeux et détourna la tête du foyer. Des larmes menaçaient les paupières, son menton tremblant accusant sa tristesse, elle triturait élégamment un mouchoir brodé, alors que ses petits pieds chaussés de riches escarpins claquaient le sol avec une vitesse impressionnante. Dans sa grande robe de velours pourpre, la tête droite, le ventre gros, malgré tout, elle semblait se refuser à ce qu’elle considérait comme une catastrophe.

-Voyons, raisonnons un peu, madame. Cela n’est pas nécessairement une condamnation à mort. La médecine fait des progrès merveilleux en nos temps modernes. Et, ma foi, nous avons assez d’argent pour payer les meilleurs médecins du pays, ceux de la Reine.

L’homme tira une nouvelle fois sur son cigare, avant de lisser sa moustache. Il ne semblait pas avoir pitié de son épouse qui luttait contre le chagrin. Il avait reçu la nouvelle difficilement, s’était mordu les lèvres et avait repris confiance en lui-même. Si cette terrible maladie venait du mauvais, mais royal, sang de sa femme, le sien était fort et il pourrait certainement contrarier cette infection. Il se regarda quelques instants dans le miroir et soupira.

-Je dois partir. On m’attend au club. Tâchez de dormir. Nous traverserons cela et lui aussi.

Ce gentleman tira sur la manche de son habit sombre et s’approcha de sa femme, lui déposant un baiser froid sur le front. La dame fit balancer sa main pour chasser l’odeur de fumée dès qu’il s’éloigna. Après un dernier regard sur la demie-sœur de la Reine, Lord Duncan Kensington quitta la pièce, avec un air presque agacé sur son visage. Quand elle entendit la porte se fermer, le visage de la femme se releva, transformant son air affecté par un sérieux qui semblait inquiétant. Elle sentit ses ongles s’enfoncer dans ses paumes, ses lèvres blanchies retinrent un cri qu’elle tentait de cacher. Bientôt, elle n’y tint plus, elle se leva en gémissant, laissant enfin libre cours à ses larmes. Sa colère s’échappa contre une table d’appoint, qui se retrouva vite renversée sur le sol. Ces bruits alertèrent la suivante de la dame, qui entra dans la pièce en courant. Bien vite, elle obligea sa maîtresse à se rasseoir.

-Madame, ce n’est guère raisonnable de s’énerver ainsi. Vous le savez, les médecins vous l’ont dit, vous devez ménager vos nerfs. Sinon, l’enfant en souffrira.

-Au diable, ces médecins! Je n’avais pas de crise de nerfs durant ma première grossesse et regardez quelle atrocité j’ai mis au monde. Cet enfant ne sera que pire que le premier.

-Madame, vous laissez vos sentiments prendre le dessus. Ressaisissez-vous. Que croyez-vous que votre mère dirait? dit la domestique, en ramassant les dégâts de sa maîtresse.

La jeune femme était la sœur de lait de sa maîtresse, ce qui expliquait une telle familiarité entre elles. Seulement elle pouvait calmer les nombreuses crises de madame. Il fallait avouer qu’elles étaient fréquentes, de névroses en délires, lady Feodora Kensington était une de ses femmes victoriennes parfaites en société, mais qui n’étaient plus les mêmes derrières les hauts murs de leurs demeures londoniennes. La main de madame s’agita en recherche de réconfort de sa vieille amie. La domestique leva son visage rond constellé de taches de rousseur. Dans la pièce pleine de dorures, le silence était seulement brisé par les crépitements du feu de la cheminée.

-Allez chercher Dorian, Fiona, et laissez-le à la nursery jusqu’à ce qu’on sache quelle monstruosité se cache dans mon ventre. Je ne veux plus le voir…

Bien que la domestique trouvât ce traitement atroce, elle baissa la tête en guise d’acquiescement et sortit de la pièce, redoutant un peu de laisser madame seule. Dieu seul savait comment elle pouvait se comporter lorsqu’elle était colérique. Qu’Il permette dans Sa Toute-Puissance ne pas lui laisser savoir que son mari l’accusait de la maladie de leur fils. Fiona alla jusqu’à la chambre de son jeune maître. Elle resta quelques instants en contemplation devant ce petit angelot aux boucles blondes, aux minuscules menottes et à la tendre bouche rose entrouverte. Sa peau rose révélait toutefois un nourrisson en santé. Dans le petit nez, dans le menton, Fiona pouvait constater à quel point un enfant de la haute différait d’un bébé né dans les quartiers ouvriers de Londres. Sa sœur, Fanny, qui avait épousé un usinier, avait eu des enfants minuscules, gris et peu attendrissants. Pourtant, elle les chérissait comme une mère dévouée le faisait. En regardant cet enfant parfait que l’on aurait pu peindre, Fiona ne comprenait pas un tel abandon de sa mère. Oui, il était malade, mais c’était une raison de plus pour l’aimer, croyait-elle. Après un soupir de résignation, la jeune femme prit l’héritier des Kensington contre sa poitrine et le mena à la nursery.

***

L’ongle du pouce entre les dents, le jeune garçon regardait les colonnes de chiffres alignées devant lui sans les voir. Ses yeux clignaient et mêlaient les nombres noirs. À chaque fois que son regard remontait et s’accrochait dans le grand chêne qu’on voyait de la fenêtre de la salle d’études, son précepteur claquait des doigts pour attirer l’attention de son élève. L’enfant ne pouvait s’empêcher de regarder la cabane que son père avait fait construire pour lui dans cet arbre. Il n’avait jamais pu y monter, sa mère lui interdisait. Du coup, ses jeunes sœurs avaient investie la garçonnière qui lui était destinée et l’avaient transformée en maison de poupée géante. Une colère grandissait toujours dans le cœur du jeune garçon lorsqu’il repensait à ce qu’il considérait comme un vol, son souffle s’accélérait et il finissait par s’étouffer de frustration silencieuse dans une toux rauque. Mr. Drendel ne pouvait s’empêcher de répéter l’équation que devait analyser son élève, qui, manifestement, se moquait bien de l’arithmétique.

-Je ne veux pas étudier! Je veux aller jouer dehors! s’écria l’enfant en repoussant sa chaise, sautant sur le sol.

Il en avait assez d’entendre ses sœurs rire et crier à l’extérieur alors qu’il était prisonnier de cette salle d’études. Il voulait aller goûter à cet air frais de mai, de sentir sur sa peau trop blanche la chaleur du soleil. Mais Mr. Drendel, jeune homme de la début trentaine, fut assez vif pour rattraper son élève récalcitrant avant qu’il ne s’éloigne.

-Monsieur Kensington, vous finissez vos équations d’abord et après, nous pourrons aller demander à madame votre mère si elle vous autorise à aller jouer avec mesdemoiselles vos sœurs.

-Ne vous moquez pas, Mr. Drendel, vous savez très bien que ma mère ne m’autorisera jamais à aller à l’extérieur, dit le jeune garçon avec un ton supérieur qui pouvait déjà en imposer.

-Vous ne savez pas. Bien que votre état de santé soit précaire, vous n’avez jamais fait de crise. Maintenant, reprenez vos études.

Le jeune professeur allait ramener son élève vers ses papiers d’arithmétique lorsque celui-ci lui donna un coup de pied sur le tibias et s’enfuit. Courant le plus vite que ses jambes lui permettait, il traversa les longs couloirs du Kensington Palace, déboula en trombe dans la cuisine et sortit dans les jardins sous l’œil ébahi des domestiques. Continuant de courir, il écrasait la pelouse sous ses souliers d’écolier, courant vers ses sœurs qui faisaient prendre le thé à leurs poupées. Dès qu’il fut près d’elles, il poussa ses sœurs sur le sol et piétina la nappe qu’elles avaient étalées dans l’herbe. D’un coup de pied, il brisa deux poupées. Si la cadette pleurait, la puînée s’était déjà jetée sur son frère et commençait à le frapper avec beaucoup de vigueur pour une fillette de son âge. Les cris des enfants s’élevaient au fur et à mesure que le temps passait. Bientôt, la plupart des domestiques furent dans les jardins. Ils regardaient tous, surpris, leur jeune maître recevoir une raclée de sa petite sœur. Mais bien vite, les serviteurs entrèrent dans le palais lorsqu’ils virent Lady Kensington débarquer dans le parc à son tour, suivie du précepteur de l’héritier.

-Charlotte Elizabeth Mathilda Emily Kensington, éloignez-vous immédiatement de votre frère!

Les deux enfants obéirent aussitôt à leur mère, qui arrivait vers eux aussi vite que lui permettait sa tenue. Sévèrement habillée dans sa longue robe sombre, les cheveux parfaitement remontés en chignon, le visage blême de rage, lady Feodora Kensington faisait peur à ses propres enfants lorsqu’elle était en colère. Alors qu’une gouvernante venait prendre la plus jeune de la progéniture quasi-royale dans ses bras, la dame saisit fortement le bras de Charlotte, l’éloignant de son frère. Vivement, elle gifla l’enfant, dont la tête rebondit comme une balle. On voyait déjà les marques des doigts maternels sur la joue ronde de la fillette.

-Si je vous vois encore une fois vous battre, jeune demoiselle, c’est immédiatement au pensionnat que je vous envoie! Et combien de fois vous l’aies-je dit? Vous ne devez en aucun cas toucher à votre frère! Jamais, vous m’entendez?

-Mais, c’est lui qui a commencé! Il a brisé nos poupées et… tenta la jeune enfant, s’étouffant à demi dans ses sanglots.

La main fit siffler l’air avant d’atterrir sur la joue encore blanche. Le regard de sa mère la fit taire. Relâchant la fillette qui courut se réfugier dans les bras de Fiona, suivant sa maîtresse, Lady Kensington se dirigea vers son fils. Elle se pencha à sa hauteur et regarda dans les yeux limpides de son fils. Elle lui prit la main et serra son poignet.

-Croyez-moi que si vous étiez normal, vous auriez droit à toute une punition, monsieur! Maintenant, allez à l’intérieur, restez dans votre chambre jusqu’à ce que je vienne vous chercher et ne pensez pas à manger aujourd’hui!

Même si le regard du jeune garçon faisait presque baisser la garde de lady Kensington, elle resta ferme devant cet air rebelle qui semblait se peindre sur les traits de son fils. Mais ce dernier obéit et se dirigea avec sa démarche si particulière vers le palais. Fiona se rapprocha de sa sœur de lait. Ses cheveux, qui, malgré les années, restaient toujours aussi roux fait davantage trancher l’allure contraire de ses deux femmes. La domestique était jolie, presque mignonne, avait des rondeurs campagnardes charmantes et son visage enfantin ne manquait jamais de la faire remarquer des bourgeois endimanchés de Hyde Park. Sa maîtresse, rigide, sévère, toujours habillée de couleurs sombres, avait un visage gracieux, mais si austère qu’on pouvait le prendre pour celui d’Athéna. Si elle avait toujours sa taille de jeune fille après trois grossesse, elle le devait principalement aux régimes drastiques qu’elle observait minutieusement. Gare à celui qui oserait courtiser lady Kensington! Le regard qu’elle lui jetterait aurait tôt fait de le renvoyer en enfer. Mais si cela arrivait, c’était que la demie-sœur de la Reine était encore d’une grande beauté.

D’un regard, Lady Kensington questionna sa domestique. Celle-ci haussa les épaules.

-Vous ne pourrez pas toujours le protéger, madame.

-S’il lui arrivait malheur, Fiona, je ne me le pardonnerais jamais. Il est l’unique héritier de son père et le sera toujours. Si je venais à le perdre, monsieur serait bien capable de me jeter à la rue.

-Mais pour quel tort, madame? Vous avez toujours été une femme exemplaire, vous lui avez donné trois enfants magnifiques et…

-Ah! Ma chère, vous ne savez pas tout…

Lady Kensington remonta l’allée qui menait au palais, laissant son amie seule avec Charlotte qui s’accrochait à ses genoux. Quel secret mystérieux cachait sa maîtresse? Et combien d’autres prenaient racine dans cette somptueuse résidence royale?

Après avoir veillé à ce que des caméristes aient pris soin d’habiller son fils pour l’événement important de la journée, lady Kensington monta lentement les nombreuses marches pour rejoindre la chambre de son enfant aîné. Quand elle ouvrit la porte, Feodora vit son fils sagement assis à son bureau d’étude, lisant un livre. Il ne détourna même pas les yeux en l’entendant entrer. Parfaitement coiffé, habillé de vêtements richement travaillés, ses souliers cirés, le garçon était l’image même de ce que toute mère pourrait rêver, mais lady Kensington ne parvenait pas à aimer son fils autant qu’elle le voulait. Quelque chose la dérangeait en lui, peut-être son intelligence trop vive, sa prétentieux à peine enfouie, mais encore plus sa maladie.

-Venez ici, mon fils.

Sans regarder sa mère, l’enfant se leva et s’avança vers elle. Il lui jeta un regard étonné lorsqu’elle s’agenouilla devant lui. Ses épaules, habituellement, si relevées, si droites, se relâchèrent, brisant l’air de reine des neiges qu’il lui avait toujours vu.

-Mon petit, comprenez bien que je n’ai rien contre vous. Vous êtes mon fils, vous m’êtes cher, mais vous savez aussi bien que moi, que nous n’avons aucune affection l’un envers l’autre. Votre maladie vous éloigne de moi. Je sais que je suis fréquemment injuste envers vous, mais il vous faut comprendre que l’unique espoir de la dynastie Kensington est en vous. Si vous vous éteignez, notre entière famille risque la disgrâce. Je veux vous éviter le moindre mal. Bientôt, vous partirez des jupes de Fiona et des jeux de vos sœurs pour suivre votre père dans ses affaires à Londres. Je ne désire que vous protégez. Je suis dure, j’en suis consciente, mais je n’ai jamais cru que l’éducation des enfants devait se faire entre câlineries et gâteries. Je vous ai élevé à la dure, vous serez un jeune homme admirable et un jour, vous me remercierez.

Le regard bleu du garçon regardait sans comprendre sa mère. Celle-ci se leva et alla regarder le livre que lisait son fils.

-Robinson Crusoé? Encore? Ce doit être la vingtième fois que vous le lisez. Poucette? Oliver Twist? La Peau de Chagrin? Eh bien, mon fils, vos études vont-elles aux champs?

Rapidement, lady Kensington alla à la bibliothèque remplie qui reposait contre le mur opposé. Il était chaque trimestre renouvelé de livres car les insomnies de l’enfant lui permettaient de lire presque un livre par semaine. Le problème de cette situation était que tous les bouquins qui passaient sous ses yeux devenaient les amis chers du jeune garçon. Il refusait dès lors de s’en séparer. Raison pour laquelle graduellement la tapisserie rouge qui décorait la chambre de l’enfant était cachée par des bibliothèques toujours plus hautes. Lady Kensington avait bien essayé de s’opposer; le palais possédait une bibliothèque, il n’avait qu’à aller lire là-bas! Mais aucun moyen de faire entendre raison au garçon. Et comme toujours son père céda à son caprice. « Il ne faut pas s’en faire, madame. Il aime lire, il sera intelligent. » lui avait dit son mari. Pourtant, Feodora n’était pas dupe. Si son fils aimait tant lire, ce n’était pas parce qu’il voulait apprendre, mais parce que cela lui permettait de s’évader loin de cet environnement parfait qu’il détestait néanmoins. Raison pour laquelle Robinson Crusoé était son préféré. La dame repoussa les contes de Perrault à la couverture vieillie et les fables de La Fontaine aux pages déchirées pour trouver ce qu’elle cherchait. Elle lança une édition neuve, jamais ouverte, de la Richesse des Nations d’Adam Smith.

-Lorsque vous aurez conscience de votre rang, mon fils, vous lirez des livres en accord avec celui-ci. Les romans de monsieur Dickens sont bons pour les ouvriers. Votre esprit mérite qu’on l’élève, pas qu’on l’abrutisse.

Et elle se pencha à nouveau à la hauteur de son fils, l’empoignant presque tendrement par les épaules.

-Parce que n’oubliez jamais, Dorian Victor Eugene Nathaniel Arthur Kensington, que vous êtes issu de la race la plus noble du monde et que vous devez vous en montrer digne.

Lady Kensington se releva et tendit sa main à son fils, le menant jusqu’à l’extérieur du palais. Avec précaution, elle fit monter l’aîné de ses enfants à l’intérieur de la berline qui les attendaient. Charlotte et Béatrice, sagement assisses, remuèrent à l’arrivée de leur frère. Charlotte tira même la langue à Dorian, ce qui lui valut un soufflet de Fiona. Durant tout le trajet, le jeune garçon méditait ce que lui avait dit sa mère. C’était la plus longue conversation qu’ils avaient eu, même s’il n’avait pas dit un mot. Même si sa mère ne l’aimait pas autant qu’elle le devrait, elle avait confiance en lui. Ou du moins, c’était ce que Dorian croyait. Lorsqu’ils arrivèrent devant le parlement, des valets ouvrirent les portes de la berline et la lumière de ce mois de mai parut exceptionnelle à Dorian. Sa mère descendit de la voiture, accueillie par un baise-main froid de la part de leur père, Lord Kensington, qui lui offrit le bras. Fiona sortit accompagnée de Béatrice et de Charlotte, qui tirait déjà sa gouvernante vers les chiens de la Reine. Dorian fut à leur suite avec un air d’enfant renfrogné . Dans la tribune de la Reine, le jeune garçon brisa son petit corps dans une révérence parfaite devant sa tante. Un sourire franc illumina le visage de la Reine, qui caressa le menton de l’enfant.

-Il est si beau, Feodora. Un véritable petit ange. Tu es toujours si sage, mon grand. Va t’asseoir près de Léopold, je suis certaine qu’il sera ravi de te voir.

Avec un air plus doux, destiné à amadouer son illustre tante, Dorian remercia et alla retrouver son cousin, assis à l’extrémité de l’estrade, qui le salua en lui donnant un morceau de la pâtisserie qu’il était en train de manger. Avec un air légèrement condescendant, le garçon prit le morceau que Léopold lui donna et lorsque ce dernier détourna son visage vers la foule massée devant le parlement, Dorian le jeta aux oiseaux qui se battaient pour des miettes. On mettait toujours les deux cousins ensemble, pensant qu’ils s’entendraient nécessairement bien. Après tout, ils avaient le même âge et la même maladie. Ils vivaient la même chose. Pourtant, Dorian, malgré qu’il fut la personne comprenant le plus la situation de Léopold, n’arrivait pas à le trouver sympathique. Le premier ministre monta sur une estrade au loin et prononça un discours. Dorian n’écoutait pas, son esprit flottait loin de Londres. Peu lui importait que ce fut dans les plaines verdoyantes d’Irlande, dans le sable chaud d’Égypte ou le visage fouetté par le vent du large. Tout ce qu’il souhaitait, c’était de se retrouver loin d’ici. Il aurait probablement été plus heureux dans les bas-quartiers à avoir un nom ridicule, destiné à mourir avant son dixième anniversaire, au bout de son sang, le bras sectionné par une machine dans une sombre usine. Cette cage dorée dans laquelle il vivait lui était insupportable. Bien qu’il ne put pas s’y opposer, Dorian espérait bien trouver un moyen ou un autre de s’évader. Pour l’instant, la seule chose qui lui permettait un semblant de bonheur était la compagnie de ses livres, qui lui donnait, même si c’était durant une seule seconde, l’impression d’être une autre personne. Et pour cela, Dorian était immensément reconnaissant à son imagination. Une partie de son esprit était présent à Londres, devant le parlement, tandis que l’autre divaguait en compagnie de Cendrillon, de Sophie et de Gulliver.

Une cloche résonna. Les yeux pâles de Dorian se retournèrent vers le son clair qui faisait ricaner toute la population londonienne à cet instant présent. Même sa tante, la Reine, avait un grand sourire posé sur son visage. Une main forte vint serrer l’épaule du petit garçon. La tête de ce dernier se retourna et vit le visage fier de son père.

-Voilà! Big Ben a sonné. Je suis certain que ce sera un nouveau symbole de Londres qui rayonnera dans le monde entier. Et j’ai pris part à sa construction, Dorian.

L’enfant voyait le menton de son père trembler comme sous l’effet d’une joie trop grande. Même à la naissance de Béatrice, il n’avait pas eu une figure ressemblant à cela.

-Il faut être fier de porter le nom de Kensington aujourd’hui, mon fils.

Dorian hocha mollement la tête et regarda son père s’éloigner. Ce dernier se dirigeait un verre à la main vers un groupe d’homme élégamment habillé qui le saluèrent avec de grands gestes. Sa mère était de l’autre côté de l’estrade et semblait critiquer la tenue de la princesse Alice avec une duchesse habillée de manière aussi puritaine qu’elle-même. Le regard songeur du garçon s’éleva vers le ciel bleu, légèrement strié de nuages blancs. Il se voyait dans une transe, comme en suspension dans le vide. C’était comme si tout le monde autour de lui avait une vitesse différente de la sienne, que tous ses gens étaient préoccupés par un problème, qu’ils s’activaient comme dans une ruche, alors que lui, il flottait dans un univers qui ne concernait pas ces gens inquiets par leurs propres personnes. Oui, c’était l’inauguration de la nouvelle cloche du parlement, un jour que l’on annonçait comme historique. Mais Dorian Kensington, aussi jeune fut-il, sentait que cela n’était que trop bas pour son esprit. Abîmé dans la philosophie de sa pensée, le garçon ne vit pas que derrière son fauteuil, sa jeune sœur Charlotte courrait après les Cavaliers King Charles de la reine. Comme il n’eut aucune connaissance des grands mouvements circulaires de sa cadette.

Cela se passa rapidement sans qu’il puisse s’en rendre compte. Une seconde, un mouvement, et une vie qui bascule. Charlotte mit le pied sur la queue d’un des chiens. Celui-ci jappa son mécontentement et tenta de mordre la fillette, qui, effrayée, recula violemment contre le fauteuil de son frère. La propulsion fut telle que Dorian fut projeté hors de son banc. Léopold, voyant son cousin sur le sol, se mit à hurler, ce qui causa beaucoup de remue-ménage. Les chiens prirent peur et coururent dans tous les sens, empêchant le garçon de se relever. Lorsqu’il réussit enfin, ses pieds s’emmêlèrent dans les lacets détachés de ses souliers et il retomba. Mais il ne tomba pas sur le sol de l’estrade. Les places qu’on avait réservées aux deux cousins malades étaient à une extrémité de l’estrade. Lorsque le petit Dorian Kensington se brouilla les pieds, il n’était qu’à quelques pouces des escaliers. Par un malchance incontestable, sa chute fut rallongée d’une dizaine de marches. Quand il sentit le sol sous son corps, il ouvrit les yeux dans le sable. Autour de lui, il y avait des cris confus, brouillés par l’étourdissement qu’il sentait à son front. Contre sa tête appuyée au sol, il ressentait les coups de pas précipités. Étirant ses bras, il tenta de se relever. Son torse à demi-soulevé par ses bras, Dorian se sentait nauséeux, la tête tournante. Ses yeux se posèrent sur ses mains qui essayait de le redresser. Il vit deux filets rouges barioler la blancheur de ses mains. Son regard s’agrandit. Il se sentit trembler. Au loin, il entendait la voix de son père qui l’appelait. Puis, le noir, le froid et l’angoisse.

***

-Ça suffit, monsieur, vous m’entendez?

-Madame, nous avons déjà eu cette discussion et vous vous plierez à ce que j’ordonne!

-Vous pouvez bien croire ce que vous voulez, mais vous savez qu’il n’en sera pas capable. Laissez-le tranquille! Commencez à former monsieur Wilson à prendre votre suite, votre fils n’en sera pas capable.

-Un roturier? Mais vous avez perdu la tête, madame! La seule chose qui vous reste à faire, c’est de me faire un autre fils.

-Eh bien pour cela, mon cher mari, il faudrait déjà que vous dormiez à la maison et que vous arrêtiez de mettre votre engin dans toutes les petites prostituées de White Chapel!

-Madame, je ne vous permets pas!

-Il n’y a pas grand chose que vous me permettez, mon cher! lança sarcastiquement Feodora, en se retournant vers son fils, les bras croisés.

Dorian, qui, couché sur le côté, avait entendu toute la conversation de ces parents, appela son père à mi-voix. Celui-ci soupira et vint au chevet de son fils, alors que Lady Kensington sortait de la pièce. Elle devait en vouloir à son fils d’avoir nommé son père avant elle…

-Qu’est-ce qu’il y a, mon grand?

-Qu’est… Qu’est-ce qui m’est arrivé?

-Tu as eu ta première crise. Ça fait une semaine que tu es endormi…

Dorian leva son regard bleu vers son père. Lorsqu’il rencontra les yeux froids de Lord Kensington, il se mit à pleurer.

-Je suis désolé d’être malade, s’excusa-t-il, la tête basse, préférant regarder ses draps que son père.

-Oh…

Lord Kensington se releva et tapota la tête de son fils avant de partir de la pièce, sans ajouter un autre mot. C’est à cet instant précis que Dorian comprit qu’il était une honte pour ses parents. Il se dit que s’il l’enfermait toujours dans sa chambre, dans la salle d’études, ce n’était pas pour le protéger, mais parce qu’il était une honte. Le petit corps se révolta à cette idée et l’héritier déchu des Kensington vomit dans son lit en pleurant.

Dorian eut un frisson. Il resserra sa redingote, mais ne leva pas les yeux de son livre. Autour de lui, il y a des cris, des hennissements de chevaux, des sons qu’il ne pouvait même pas analyser, mais il lui semblait que tout cela n’était pas important. Il tourna une page de sa main gantée.

-Monsieur Kensington! Vous voilà enfin!

Ce ne fut qu’avec regret que Dorian leva la tête de son roman pour regarder son ancienne gouvernante. Fiona avait vieilli. Ses cheveux étaient maintenant d’un jaune très pâle, qui, striés de mèches grises, paraissaient sales. Ses charmantes rondeurs campagnardes qui faisait sa renommée auprès des garçons de cuisine dans sa jeunesse ne lui donnait qu’un air de matrone. À son bras, il y avait la petite Béatrice, qui regardait autour d’elle, impressionnée.

-Je vous ai trouvé! Ce n’est pas trop tôt. Nous étions chez le tailleur et vous aviez tout bonnement disparu! Vous pouvez comprendre mon inquiétude, monsieur!

-Fiona, vous savez très bien que je déteste aller chez le tailleur. Il me fait toujours de vilains commentaires. Et, d’ailleurs, je ne vois pas pourquoi j’ai besoin de vêtements. Je ne sors qu’une fois par semaine en général, et c’est pour aller à la messe.

-Monsieur Kensington, ce sont les ordres de Madame. Et je ne discute pas ces ordres. Enfin, l’important est que je vous ai retrouvé. Bon, mademoiselle Kensington, vous vouliez aller voir les oiseaux, il me semble?

Le regard bleu de Dorian se leva un instant du roman qu’il lisait pour se poser sur la domestique et sa jeune sœur. Ses sourcils se froncèrent.

-Ma foi, Fiona, vous devenez folle…

-Mademoiselle Kensington! Elle n’est pas avec vous, monsieur?

-Charlotte? Non. Évidemment que non! Comment voulez-vous que je lise avec une telle peste à mes côtés? Elle n’était pas avec vous?

-Elle l’était! Oh mon Dieu! On me tuera! Mon Dieu!

Dorian se leva et regarda sur Trafalgar Square pour retrouver sa sœur. Vif, il commençait déjà à s’inquiéter pour sa cadette. Il monta sur le banc ou il s’était assis pour lire pour tenter d’apercevoir sa sœur dans l’amalgame de gens qui se bousculait sur la place. Fiona serrait Béatrice contre elle, comme si elle craignait de voir la plus jeune des Kensington s’évaporer. Après un soupir de découragement, Dorian sauta en bas de son observatoire et allait commencer à courir pour retrouver sa sœur, lorsque la main de Fiona se serra sur son épaule.

-Il n’en est pas question, monsieur Kensington. Déjà que vous n’étiez pas supposé quitter le fauteuil de la boutique, ne vous mettez pas à courir dans tous les sens. Vous êtes fragile, souvenez-vous. Je vais partir à la recherche de mademoiselle. Vous deux, restez ici. Ne bougez pas!

Avec un regard de reproche, Dorian vit sa gouvernante partir. Comme un automatisme, il resserra sa petite sœur contre lui. Se penchant à sa hauteur, il vu les yeux de Béatrice se brouiller. Il prit les mains gantées de blanc de la jeune fille et embrassa sa joue.

-Ne crains rien. Charlotte ne doit pas être loin. Tu la connais. Elle doit avoir vu un petit chien… Il ne faut pas s’inquiéter; Fiona va la retrouver.

-Tu parles de ta sœur, Kensington?

Dorian se retourna, en sursautant. Devant lui, il vit William Barfield-Thinselwood. Le jeune homme, habillé de tweed brun, qui rehaussait les reflets cuivrés de ses cheveux, souriait arrogamment au futur lord. Ce dernier se rapprocha du nouveau venu en lui renvoyant un sourire prétentieux, en haussant le menton.

-Ouais. Tu l’aurais pas vue, dis?

-Aaaah la belle Charlotte… Peut-être bien…

-Je t’en pries, Barfield, ce n’est pas très gentil. Tu connais Charlotte, tu sais dans quelle mauvaise situation elle se retrouve toujours.

À ce moment, derrière William, Dorian aperçut la robe rose et les cheveux de feu de sa sœur. Son visage dessina une moue hautaine.

-Ah, attends… J’avais oublié que je peux lire dans ton esprit…

Dorian ferma les yeux avec un air narquois, sous l’œil intrigué de son ami.

-Oui, tu lui as acheté une poupée et elle se dirige vers nous. La poupée que tu lui as achetée a une jupe bleue et a les cheveux blonds…

En ouvrant les yeux, le jeune homme fut ravi de voir que la figure de William était effrayée. De son pas lent, Dorian s’avança vers son ami et en passant à côté de lui, il tapota son épaule de sa main libre. William se retourna, impressionné, et vit Charlotte tirer une grimace d’étonnement lorsqu’elle se retrouva face à son frère. Il décida d’aller rejoindre la fratrie Kensington.

-Charlotte! Qu’est-ce qu’il t’a pris? Fiona est partie à votre recherche. Pour le coup, j’ai bien envie de te gifler.

L’arrogante peste regarda son grand frère avec un air de défi.

-Mais tu ne le feras pas, Dorian, parce que je peux te donner une bastonnade dont tu te souviendras toute votre vie.

-Quelle charmante jeune demoiselle, n’est-ce pas, Dorian? dit William avec un sourire entendu.

-Oh! Monsieur Barfield-Thinselwood, dites, c’est vrai que vous me trouvez charmante? questionna Charlotte, ses immenses yeux brillants fixant le visage du jeune dandy.

Se penchant à la hauteur de l’oreille de la jeune fille, il jeta un drôle de regard à Dorian avant de chuchoter quelques mots à Charlotte. La phrase que Dorian n’entendit pas, qui fit rougir sa sœur et qu’elle devait se rappeler avec émotion durant des nuits sans sommeil avait de quoi à choquer l’entière haute société de Londres. « Dès que vos parents seront endormis, je viendrai vous enlever et nous nous marierons, mademoiselle. »

William se releva et fit comme s’il n’avait rien dit d’inconvenant à Charlotte.

-Je viendrai te voir cette semaine, Kensington. Tu seras chez toi?

Le regard de Dorian devint presque haineux.

-Ou est-ce que tu veux que je sois, Barfield?

-Hahahaha! On se voit cette semaine, alors. Au revoir, mademoiselle Charlotte.

Remettant son chapeau sur sa tête, il partit sans se retourner, laissant la fratrie Kensington plus troublée qu’elle n’aurait du l’être. Dorian regardait son ami partir de Trafalgar Square, marchant d’un pas vif et altier, le regard fixé au ciel. William Barfield-Thinselwood n’avait pas besoin de regarder ou il allait; tout le monde s’écartait sur son passage… Dorian était tellement effacé comparativement à son ami qu’il se sentit inexistant. Avec regret, il baissa son regard, tombant sur le visage souriant de Charlotte. En le voyant disparaître au coin d’une rue, la jeune femme soupira. L’esprit vif de Dorian ne mit pas une seconde à analyser ce qui se passait dans la tête folle de sa sœur.

-Charlotte, qu’as-tu fait avec William? lui demanda-t-il, avec une voix dont il souhaitait l’égalité.

-J’étais partie te retrouver, mais il m’a trouvée avant que je puisse découvrir ou tu t’étais terré. Il m’a gentiment offert une glace et une poupée. Oh, je sais, je n’ai plus l’âge des poupées, mais il a insisté et je ne pouvais résister à son sourire. D’ailleurs, je pense…

-Charlotte, tu sais combien ta conduite est inconvenante? Sans chaperon, avec William?

-Oh, Dorian, je t’en prie. Ne commence pas à devenir comme Mère. Monsieur Barfield-Thinselwood a été de la plus grande courtoisie à mon égard.

-C’est dangereux, Lottie! tenta-t-il de convaincre sa sœur.

La jeune demoiselle jeta une petite moue à son frère avant de regarder sa petite sœur troublée avec interrogation. Béatrice n’aimait guère se retrouver en public et pour l’instant, elle était aussi pâle qu’un drap. Faisant bouger ses belles boucles rousses, Charlotte s’impatienta.

-Mais ou est donc Fiona? Je veux rentrer. Il fait froid. Mes doigts sont gelés!

-Je t'avais dit de mettre des gants avant de partir de la maison, mais tu voulais provoquer Mère en partant sans. Maintenant, tu le regrettes.

-Dorian, tu es d’un ennuyant! D’ailleurs, ce livre…

Charlotte arracha le roman des mains de son frère et le manipula comme elle l’aurait fait d’une souris morte. Elle l’ouvrit au hasard et tenta de défricher l’écriture.

-Oh! Mais c’est en français! Comment peux-tu lire cela?

-Tu le pourrais aussi si tu mettais un peu de cœur à tes études…

-Mais quel intérêt? Les femmes ne se servent pas de leur cerveau de toute manière. Autant ne pas faire des études pour réaliser que je suis idiote…

-Ton argument se tient, Lottie.

-Thérèse Raquin. Cela semble davantage ennuyeux que toi, mon frère!

-Alors rends-le moi. Père me l’a ramené de France, je ne tiens pas à ce que tu l’abîmes…

Dorian tendit le bras pour récupérer son livre, mais sa sœur l’éloigna. Mais ce faisait elle faillit échapper le roman, le rattrapant de justesse par une page qu’elle déchira. Sous le choc, le signet virevolta au vent. Béatrice eut la chance de l’attraper. La cadette des Kensington leva le papier à la hauteur de ses yeux, lisant les vers qui y étaient inscrits avec grande distinction.

-Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
L'Enfant déshérité s'enivre de soleil,
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.


-Redonnes-moi mon livre, Charlotte !

-Eh bien, mon frère, tu pleures encore ton cher Charles Baudelaire ?

Lorsqu’il réussit à récupérer son livre, au risque d’un coup de poing de sa sœur, Dorian reprit avec un doux sourire à Béatrice son signet.

-Que tu l’aimes ou pas, Lottie, il était le plus grand poète de notre époque !

-Il était affreux ! J’aimerais mieux l’imaginer comme monsieur Barfield-Thinselwood.

-Mais, Charlotte, on s’en moque de William !

-On ne s’en fiche pas du tout ! lança la jeune femme avant de s’élancer pour frapper son frère.

C’est à ce moment que Fiona revint, interrompant de peu les chamailleries des deux adolescents. Furieuse, elle les réprimanda violemment avant de héler un fiacre pour ramener la fraterie Kensington à leur palais. Il était certain que les deux aînés seraient punis dès leur arrivée à la maison. Mais les punitions ne faisait rien pour ces rebelles. Dorian était ravi qu’on l’envoie dans sa chambre, ou il lisait en paix, enfin « privé » des jeux et des idioties de ses sœurs. Quant à Charlotte, elle réussissait toujours à s’enfuir d’une manière ou d’une autre. Fiona, épuisée, avait seulement hâte que ces deux-là vieillissent. Elle n’avait aucune idée que cela deviendrait pire en vieillissant.


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Dorian Kensington

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MessageSujet: Re: Dorian Kensington| Quand la tragédie devient élégante   Jeu 2 Déc - 20:36

Un peu de bleu clair… Dans les vagues… C’était ce qu’il manquait… Le pinceau glissait sur la toile sans discontinuer. L’image de cette marine émergeait lentement de l’esprit de son créateur qui n’avait pourtant jamais vu d’autre eau que celle grise de la Tamise. Des plateaux de nourriture s’entassaient dans un coin, sans qu’il y ait touché. L’artiste ne vivait que pour cette toile. Il se réveillait la nuit pour la continuer. Plus il peignait, plus il sentait qu’il était sur cette plage à voir les bateaux tanguer, à sentir le vent sur sa peau, à sentir l’eau saline remplacer celle putride de Londres. Cette idée était née d’un poème qu’il avait tant aimé, qu’il l’avait retranscrit sur les murs dorés de sa chambre à l’encre noire. Le Bateau Ivre. À seulement fermer les yeux, il s’imaginait cet écrit magnifique s’étendre totalement sur lui. Il n’y avait aucun doute sur le fait que Dorian Kensington était gravement atteint.

Un domestique fit interruption dans la pièce pour reprendre les plateaux intacts, dérangeant la concentration parfaite du futur lord. Le regard qui le foudroya fit sursauter le serviteur.

-Apportes-moi à manger. Cela est froid. Je n’en veux pas.

Puis, il rongea l’ongle de son pouce d’un mouvement nerveux, se barbouillant la joue de peinture bleue. Il n’en avait cure… Ce qu’il manquait était une troisième voile à ce bateau ! Mais alors qu’il allait poser le pinceau sur la toile, un grand bruit le fit sursauter. Regardant fixement la pièce éclairée de milles chandelles, Dorian vit des mains s’accrocher au rebord de la fenêtre. Effrayé, il n’osa pas bouger. Graduellement, des bras et une tête apparurent dans le cadrage de la fenêtre. Ce n’est qu’au moment ou il allât appeler à l’aide que Dorian reconnut son ami Barfield.

-Eh bien, on ne peut pas dire que tu sois facile à rejoindre. Je t’ai envoyé des lettres, des télégrammes. Je suis venu et on m’a toujours refusé l’entrée. Tu es fâché ou quoi ?

-Je travaille, William.

-Je vois ça, dit le jeune homme en se rapprochant du chevalet. C’est joli.

-Le mot est faible et tu le sais très bien. C’est du génie.

-Dorian, mon cher, tu sais très bien que je me fiche de l’Art. Par contre, les artistes, eux, ils m’intéressent.

-Tu l’as trouvé ? demanda précipitamment l’héritier en se jetant presque sur son ami.

-Évidemment… Tu me prends pour qui ?

-Tu l’as trouvé ! Oh mon Dieu, mais qu’attendons-nous ? Allons-y !

Lançant ses couleurs et son pinceau sur le sol, Dorian remettait son gilet à la hâte quand la porte de son cabinet s’ouvrit à la hâte sur une tornade rousse qui se jeta littéralement sur William. Ce dernier manqua de tomber, mais il se rattrapa juste à temps au mur.

-Lottie, laisse William ! Nous étions sur le point de partir ! Une urgence… Allez, viens, Will.

-Eh, Kensington, on a bien deux petites secondes, non ? dit ce poli gentilhomme en reculant Charlotte de lui. Mademoiselle, mes honneurs.

William se pencha sur la main que Charlotte lui tendait et la baisa. Dorian vit les joues de sa sœur prendre feu et remarqua le regard étrange que son ami levait vers elle. Un sentiment étranger émergea en lui. Il se demanda s’il n’allait pas être malade… Cela passa rapidement, dès qu’il détourna le regard. Cependant, la voix de sa sœur fit retourner le jeune homme vers le couple.

-Ou allez-vous ?

-Oh ! Kensington veut voir la personne qui le maintient en vie…

-Dorian ? s’écria Charlotte de sa voix perçante. Tu as une dulcinée ?

Sous le regard étonné et troublé de Dorian, William pouffa de rire. Lentement, le jeune homme prit le parti de faire comme si sa sœur n’avait pas dit une telle idiotie et soupira. Lui ? Le soupirant d’une demoiselle ? Évidemment… Cela était inimaginable lorsqu’on savait que Dorian était prisonnier du Kensington Palace et qu’il ne sortait que pour aller à la messe ou quand il s’enfuyait dans les jardins contre l’avis de sa mère. William se rapprocha de Charlotte, mettant une de ses mains contre sa taille, ce qui fit tressaillir Dorian.

-Non ! Voyons, mademoiselle, vous imaginez vraiment votre frère avec une demoiselle ?

-Tu deviens vexant, Barfield !

-Désolé, vieux. En fait, nous allons voir un ami de votre frère. Accompagnez-nous, mademoiselle.

-Oh ! Monsieur Barfield-Thinselwood ! Quelle magnifique idée! Évidemment que je viens!

-William, je doute que l’endroit ou il est soit convenable pour ma sœur, tenta d’objecter Dorian, alors qu’ils venaient vers lui.

-Tu sais, Kensington, il l’est plus pour elle que pour toi, dit le gentilhomme rebelle avec un clin d’œil qui fit glousser Charlotte, alors qu’ils sortaient de la pièce.

Les trois jeunes gens sortirent du cabinet en hâte. William et Charlotte gambadaient amoureusement devant Dorian, qui les regardait suspicieusement. Il ronchonnait. Voilà trois semaines qu’il n’était pas sorti et cette fois, cette promenade, son but depuis des semaines était enfin devenu réalité, mais il était obligé de le partager avec sa soeur. Pourquoi William mettait la jeune Kensington dans un danger pareil? Il était à même de savoir la dangereuse témérité dont elle faisait toujours preuve. Alors la mener sur les docks de Londres était totalement du suicide. Pressant le pas, le ténébreux héritier rejoignit le joyeux couple. Alors qu’il allait rejoindre le hall, ils croisèrent un serviteur qui tenait un plateau d’argent entre ses mains.

-Monsieur Kensington, dois-je mettre le repas dans le cabinet?

-Le repas? Mais je n’ai jamais demandé une telle chose!

Rendu colérique par l’intrusion de sa soeur dans son beau rêve, Dorian leva sa canne et fit tomber le plateau sur le sol dans un grand fracas. Il leva les yeux au ciel devant le visage effrayé du domestique, alors qu’une petite bonne tremblante lui tendait sa redingote.

-Seigneur, qu’aies-je fait à Dieu pour mériter des serviteurs aussi séniles?

Et il s’engouffra dans la nuit froide, aussitôt suivi de William et Charlotte, bras dessus-dessous, riant aux éclats. Il tremblait, il n’aurait su dire pourquoi. Son front brûlait. Était-ce le froid qui le surprenait ainsi? Peut-être s’était-il déshabitué à l’air de l’extérieur. Il regretta un instant l’air chaud et sec de son cabinet, la vue apaisante de sa marine, la lumière rassurante des dizaines de chandelles, répandant une odeur d’église. Mais son courage revint lorsqu’il pensa à la personne qui l’attendait à l’autre bout de Londres. Londres et son brouillard nocturne, Londres et sa lumière diffuse, Londres et son odeur particulière... Dorian sentit ses jambes s’effondrer sous lui. Mais sa soeur fut rapidement à ses côtés, vite rejointe par William.

-Oh! Dorian, nous surestimons peut-être ton état. Il serait peut-être sage de rentrer. Si tu veux, nous irons nous promener sur Trafalgar Square demain.

-Lottie, je t’en pries, cesses de dire des idioties. Je n’en ai rien à faire de Trafalgar. C’est ce soir ou jamais, n’est-ce pas, William?

-Oui, il part dans les prochains jours probablement, répondit le concerné en s’allumant nonchalamment une cigarette en voyant son ami se redresser avec volonté.

-Alors, je dois y aller maintenant! Et donnes-moi ça! lança Dorian avec aplomb en se saisissant de l’étui à cigarette de son ami.

Avec un sourire narquois, William alluma la cigarette du jeune lord et reprit son étui. Dorian l’avança à ses lèvres blanchies. Son regard se ferma avec délectation lorsque la fumée pénétra dans sa bouche. Tenue entre ses longs doigts, la cigarette continuait de fumer, alors que comme sous une épiphanie, le jeune homme restait immobile, dans une transe. Ce qui le réveilla était les doigts non gantés de Charlotte lui volant la cigarette pour la porter à sa bouche rose avec un sourire mesquin.

-Redonnes-la moi, Lottie. Je ne veux pas que tu fumes. Mère te tuerait si elle te voyait.

-Elle te tuerait aussi si elle te voyait dehors. Allez, viens, frère chéri, allons voir ton ami secret et profitions de cette belle nuit, chantonna la voix charmante de la jeune femme, qui gambadait dans cet air de liberté.

D’un commun accord, les trois adolescents reprirent leur marche puis prirent un fiacre dans un boulevard plus fréquenté. Lorsque William dit leur destination, le cocher les regarda avec un air plein de suspicion.

-Oubliez ça, les jeunes. Je ne vais pas jusque là. Je vous dépose avant, mais je ne vais pas sur les docks à une heure pareille. Peu importe le montant que vous me paierez, rajouta-t-il en voyant William fouiller ses poches.

-Alors menez-nous le plus près que vous voudrez, soupira Dorian.

Le trajet fut soumis aux pépiements joyeux de Charlotte, ravie de s’être enfuie de l’ambiance oppressante du Kensington Palace et partager une nuit avec celui qu’elle considérait comme son prince charmant depuis son plus jeune âge. En l’occurrence, Dorian faisait reposer sa tête lancinante contre la banquette. Déjà, il était épuisé par leur courte marche. Il ne savait pas s’il pouvait tenir jusqu’au bout de cette nuit. Dans sa main, il resserra sa canne et se maudit de ne pas avoir pris son chapeau. Il grelottait. Lorsqu’on les débarqua dans une ruelle sombre, Charlotte se serra aussitôt contre son frère, qui la regarda avec étonnement. Si son impétueuse soeur était effrayée, il avait certainement des raisons de l’être, mais quelqu’un qu’il voulait absolument rencontrer se tenait au bout de ces rues, de ces maisons en bois. William les rejoignit après avoir payé le cocher, qui repartit rapidement. Il regarda en souriant les deux visages des Kensington.

-Allez, venez! N’ayez pas peur, je suis là.

-Étrangement, Barfield, cela ne me rassure pas totalement, je dois t’avouer.

-Oh, Dorian, ne fais pas ta fillette. Je connais ces rues comme ma poche et bientôt, tu seras devant ton cher poète.

-Je ne fais pas ma fillette, répliqua amèrement le jeune lord, piqué dans son orgueil. D’ailleurs, tu veux bien me dire, toi, comment se fait-il que tu connaisses ce quartier?

-Comment tu penses que je l’ai rencontré?

En entendant cela, Charlotte se resserra contre son frère, ses grands yeux fixés avec effroi sur William. Le visage apeuré de sa sœur rassura Dorian quant à ce qui se passait entre les deux jeunes gens. L’odeur qui prenait au nez fit tressaillir l’héritier déchu des Kensington. Il réprima un haut le coeur et amena un mouchoir parfumé à son visage. Comment celui qu’il idolâtrait pouvait vivre dans un endroit pareil? Il était décidé. Ce poète viendrait vivre à Kensington Palace avec lui. Au plus profond de son âme, il ressentait le besoin d’être près de lui, de vivre dans l’ombre de son génie. Comment faire autrement lorsqu’il aurait été dans sa lumière? Plus les pas de William le rapprochait de cet homme, plus Dorian croyait rêver. Le froid rendait son corps engourdi et bientôt, ce ne fut que son âme qui restait en éveil. Même son esprit était immobile. Il n’entendait plus les plaintes de Charlotte, qui regrettait sa sortie, les encouragements de William... Seuls le bruit de ses souliers raclant le sol pouvait lui permettre d’analyser le temps qui passait. Les mendiants et les débardeurs, qui regardaient cet étonnant spécimen de la haute société, ne parvenaient pas à attirer l’attention du jeune artiste. Ils arrivèrent devant une masure aux fenêtres brisées, rafistolée avec des chiffons dont l’éclairage sombre ne parvenait pas aux arrivants d’identifier correctement l’endroit. Mais après avoir jeté un regard sur William, Dorian se rassura; son ami semblait certain de lui-même. Ce dernier cogna sur la porte fragile avec le pommeau de sa canne. Un hurlement ressemblant à du français leur répondit. Charlotte sentit son frère frissonner contre lui, alors que William ouvrit la porte et entra le premier dans la seule et unique pièce que constituait cet habitat rudimentaire. Les deux Kensington ne firent que suivre, incertains.

-Mais assoyez-vous, assoyez-vous!

Dorian leva le regard vers le grand adolescent qui lui faisait face. C’était lui! Il en était certain. Il était pareil à ce qu’il aurait pu imaginer. Les cheveux blonds hirsutes en bataille, le nez droit, la bouche vermeille boudeuse, la mâchoire large, les yeux si clairs qu’ils en étaient transparents. Cette image d’ange déchu prit Dorian au cœur et devait s’inscrire à tout jamais dans sa mémoire.

-Bonsoir Arthur, salua William avec une habitude déconcertante pour Dorian, qui restait figé.

-Mes salutations, cher ami, répondit le poète en souriant, s’essayant fièrement à l’anglais. Alors, alors, tu m’amènes vraiment Sean O’Malley?

-C’est lui, répondit l’impétueux gentilhomme en tapant l’épaule de son ami, qui se laissa brusquement tomber sur une chaise.

Charlotte suivit le mouvement de son frère, émue par la blancheur dont il faisait preuve. S’agenouillant à ses côtés, elle tentait de prendre le pouls de son aîné, qui fixait toujours leur hôte avec étonnement. Puis, elle jeta un regard troublé vers William.

-Qui est ce monsieur O’Malley? Et qui est cet homme si étrange qui nous fixe? demanda-t-elle en anglais, en espérant que celui qu’elle craignait ne comprendrait pas.

-Vous ne saviez pas, mademoiselle Charlotte, que votre frère écrit de nombreux poèmes sous pseudonyme? Il a même publié deux recueils. Il milite maintenant pour les droits de l’Irlande pour l’indépendance nationale, nouveau caprice de son esprit perturbé. Idée idiote si vous voulez mon avis! Et ce monsieur que vous avez devant vous est un célèbre poète français que votre frère idolâtre. Peut-être avez-vous vu son poème sur les murs de la chambre de Dorian?

Charlotte se redressa vivement, comme mordue par un serpent. Elle regarda le jeune poète blond qu’elle avait devant elle puis retourna à William.

-Ça? Ça? Cette loque, ce garçon maigre vivant sur les docks de Londres, est Arthur Rimbaud?

-Absolument, miss, répondit seulement le poète dans un mauvais anglais, un sourire sarcastique aux lèvres.

Charlotte regarda fixement le Français, comme si elle voyait un monstre. Elle finit par s’éloigner de Dorian pour se rapprocher de William qui s’allumait une autre cigarette en fouillant dans les papiers éparses sur les tables. Il était bien content qu’il ait pu amener son ami alors que Paul Verlaine, l’amant de Rimbaud, était absent. Il n’était pas totalement certain de la réaction qu’aurait pu avoir le jeune lord. Arthur se rapprocha de Dorian avec un sourire rassurant, continuant l’échange en français.

-Si j’avais su que des lords anglais pouvaient se passionner pour quelque chose d’aussi grand que la poésie ou l’indépendance d’un peuple, je serais venu bien avant.

Dorian, qui n’avait toujours pas quitté le visage d’Arthur des yeux, semblait reprendre vie. S’agitant un peu sur sa chaise, il observa la vieille chemise que portait son collège et ses pantalons sales. Mais ce qui le surprit le plus était ses mains. S’il avait parfaitement imaginé le visage angélique de Rimbaud, il n’aurait jamais cru qu’une poésie aussi sublime que la sienne pouvait émerger de mains aussi rouges et vulgaires que celles qu’il avait devant lui. Après un regard à ses longues mains blanches d’aristocrates, qu’il cacha honteusement sous sa redingote, Dorian adressa un sourire confiant à son interlocuteur.

-Mais cela, hormis moi, n’existe pas. Pardonnez-moi si je vous semble peu loquace, je dois avouer que je suis très touché de vous rencontrer.

Cette phrase dite en un français distingué presque sans accent fit sourire Rimbaud, qui se leva pour fouiller dans l’armoire derrière lui.

-Ce devrait être le contraire, O’Malley. Vous êtes infiniment plus connu que moi.

-Si vous saviez combien je m’en moque. Ma poésie est classique, vieillotte, empreinte de mélancolie, de nostalgie. On sent le mal de l’âme à des kilomètres de distance. C’est du romantisme pur. Vous… Vous innovez. Vous êtes un voyant.

Alors que les mains de Rimbaud mettaient deux coupes et une bouteille sur la table, un rictus éveilla la bouche boudeuse. Son regard bleu se leva vers le gentilhomme anglais.

-Étrange… Cela m’est également passé par la tête un jour… Vous prendrez bien un verre, O’Malley?

Dorian regarda le liquide qui coulait dans sa coupe et l’étrange poudre qu’il y avait en équilibre dans une cuillère. Apparemment, le poète comprit son interrogation. Il expliqua en resserrant la bouteille.

-De l’absinthe. Croyez-moi, vous n’allez plus être aussi romantique après, se moqua gentiment Arthur en donnant la coupe à son collègue.

Kensington prit le verre en touchant légèrement les doigts de l’auteur du Bateau Ivre et, sans crainte, laissa couler le liquide au goût âcre dans sa bouche. Il voulut tousser, mais le réprima pour ne pas paraître trop néophyte aux yeux de Rimbaud. Durant les quelques minutes qui suivirent, Arthur et Dorian discutaient de leurs poèmes respectifs, alors que Charlotte s’endormait sur le pauvre lit dans les bras de William. Mais pour l’instant, le jeune artiste se moquait bien de sa sœur. Il ne pouvait pas s’empêcher de regarder le visage angélique, d’analyser la personnalité scintillante, de s’étonner de l’intelligence de Rimbaud. Mais soudainement, alors qu’il parlait d’Ophélie, les yeux de Dorian se révulsèrent. Arthur cria de frayeur. Rapidement, William lâcha les boucles de Charlotte et courut à son ami, qui tremblait violemment. La chère Lottie du malade gémissait en voyant ainsi son frère. Vivement, Rimbaud prit un livre qui traînait et l’enfonça dans la bouche du poète. Après un regard conciliant, chacun des jeunes hommes prit un bout du corps du malade. Leur calme était étonnant face à la panique qui saisissait Charlotte. William tenta de reprendre le contrôle.

-Charlotte, allez nous chercher un fiacre! Vite!

-Non! Miss, restez ici. Prenez la part de William et toi, va chercher un fiacre. Tu ne vas tout de même pas laisser une demoiselle de la Haute se promener seule dans ce quartier à la nuit. Allez! Dépêches-toi! Cours!

William acquiesça de la tête, reposa Dorian sur une chaise et courut hors de la pièce. Mais Charlotte, paniquée, refusa de toucher à son frère. Elle ne faisait que le regarder, effrayée en parlant à voix basse.

-Qu’est-ce qu’il a? Vous l’avez empoisonné. Vous êtes un monstre.

-Miss, il a une crise… C’est un effet occasionnel de l’absinthe. Maintenant, prenez les épaules de votre frère et tâchez de le traîner à l’extérieur! Vite!

Le ton de Rimbaud montait au fur et à mesure que l’écume montait à la bouche de Dorian. Ses tremblements s’accentuaient et il était maintenant livide et raide comme si la mort s’était déjà emparé de lui.

-Il va mourir. Un lord mourra et ce sera de votre faute! Je vais vous faire enfermer! Dément!

La patience du jeune poète avait des limites et il avait bien envie de lui faire ravaler son insolence à cette petite peste! Si son frère mourrait, ce serait de sa faute et non de la sienne! Il allait déposer Dorian pour gifler cette hystérique quand William entra en catastrophe dans la pièce. Un cocher, qui ressemblait plus à un marin qu’à un conducteur de fiacre, entra dans la pièce et aida William à transporter Dorian à l’intérieur de la berline. Charlotte suivit son frère en fondant en larmes. Arthur resta, les bras ballants, à regarder le départ de Sean O’Malley. Il ressentait un grand vide et ce n’est que lorsque William ressortit pour fermer les portes qu’il se décida. Prenant un papier sur la table, il courut vers le britannique.

-Will, donnes-lui ça, s’il s’en sort. Sinon, peux-tu l’enterrer avec lui?

Barfield regarda le papier que Rimbaud lui tendit d’un air intrigué. Par contre, il n’avait pas le temps de discuter du pourquoi et du comment. Il prit le papier, l’enfonça dans la poche de son pardessus. Avec un dernier regard à ce grand adolescent, il hocha la tête.

-Adieu, Arthur. Bonne vie…

Il remonta dans la berline, qui s’éloigna des docks à toute vitesse, laissant Arthur Rimbaud, tremblant d’émotion, lui, qui avait marché sur des tables à Paris, qui avait menacé d’une canne-épée Carjat… Cet enfant terrible ressentait enfin une peine immense en voyant s’éloigner le seul poète de sa génération dont il reconnaissait le talent…

Encore une fois, Dorian Kensington se réveilla, la tête douloureuse, dans sa chambre. La lumière, pourtant terne, de Londres lui brûlait les yeux sous ses paupières. Il n’essaya même pas de les ouvrir. Il sentait ses prunelles brûler et ses nerfs optiques l’élancer. Respirant difficilement, il goûta l’âcre saveur de l’absinthe encore collée à sa langue. Son corps entier semblait si lourd. Dorian avait l’impression qu’il ne pourrait plus jamais se tenir sur ses jambes, que son enveloppe corporelle s’effondrait entièrement sur son âme. Mais alors qu’il faisait ce constat, il commençait à reprendre possession de ses sens. Sur son flanc droit, il sentait de la chaleur. Lentement, sa tête se retourna. Son nez fut empli d’une délicieuse odeur florale. Les yeux toujours fermés, il sourit. Machinalement, il referma ses bras autour de Charlotte. Cette dernière, sentant le mouvement de son frère, se réveilla et se jeta presque sur lui.

-Dorian! Dorian! Tu es réveillé? Tu vas bien? Dis-moi, tu es capable de parler?

-Lottie, lottie. Doucement, tu me brises les oreilles, se plaignit mollement le jeune homme secoué par sa sœur.

-Seigneur, merci. Je suis si contente. Mère, père! hurla-t-elle en sautant en bas du lit pour courir jusqu’au couloir.

Dorian sentit ses tempes trembler lorsqu’il entendit les pas de son père résonner rapidement sur le plancher de sa chambre. Une voix qu’il ne connaissait que trop bien l’exhorta à ouvrir les yeux. Il refusa. Ce ne fut que lorsque son père lui ordonna que Dorian obéit. Les gens qui entouraient son lit n’étaient que des ombres pour ses yeux blessés.

-Pardonnez mon fils, docteur.

-Oh, mais cela est compréhensible, Sir. Il a subit un grave empoissonnement. Je suis même surpris, vu son état, qu’il ait survécu. Faible comme il est, je n’aurais jamais cru qu’il ne pourrait s’en réchapper. Nous, nous n’aurions même pas eu mal au ventre, mais le jeune monsieur Kensington…

-Je ne suis pas faible, laissa glisser amèrement Dorian de ses lèvres.

Le médecin, un vieil homme à la calvitie prononcée et aux favoris blancs, se mit à rire ce qui secoua son gros ventre. Dorian prit cela comme une insulte impardonnable. Il aurait frappé le docteur s’il avait eu l’énergie de le faire, mais ce dernier prenait mollement son pouls. Dans sa literie brodée, Dorian comptait les secondes qui le séparaient de la solitude. Comment tout cela était arrivé?

Apparemment, c’était également la question que se posait Feodora Kensington puisqu’il regardait maintenant Charlotte avec un vilain regard qui mit la demoiselle dans ses petits souliers.

-Mademoiselle ma fille, vous étiez avec votre frère, hier? Qu’avez-vous fait?

Dorian regarda sa sœur d’un air suppliant. Si elle disait quoique ce soit, il pouvait être certain qu’Arthur Rimbaud serait derrière les barreaux de la Tour de Londres pour tentative de meurtre envers une personne de la famille royale. Charlotte se mordit la lèvre de nervosité. Dorian savait qu’elle capitulait déjà… Lottie n’avait jamais su résister au regard inquisiteur de leur mère.

-Nous étions sortis. J’avais besoin de prendre l’air. Dorian m’a accompagné.

-Et bien sûr, vous aviez accepté, malgré son état? Mais vous êtes la pire sœur qui existe! Et il a été empoisonné par l’air, j’imagine?

Lady Kensington tappait le plancher de son escarpin. Le visage de Charlotte devenait rouge. Il ne restait que quelques secondes à Dorian. Son père et le docteur regardait la scène silencieusement. Sans s’éclaircir la voix, le jeune homme tenta de s’affirmer.

-Cela ne vous regarde pas, Mère.

La dame, son chignon impeccablement tiré, sa sévère robe noire parfaitement plissée, s’approcha du lit de son fils avec un regard qui pouvait faire frémir n’importe qui. Pourtant, Dorian garda ses yeux translucides obstinément plantés dans les siens. Seul un frémissement d’impatience faisait paraître le visage de marbre de Feodora vivant.

-Pardonnez-moi? demanda-t-elle, en offrant ainsi une dernière chance de rédemption à son fils.

-Ce que j’ai fait hier ne vous regarde pas. Et je vous prierais de laisser ma vie privée en paix.

Avant que Dorian put cligner des yeux, la main de sa mère s’abattit sur sa joue. Malgré la brûlure infligée, son regard resta fixé sur elle. Avec défi, il tendit son autre joue, toujours blanche comme la neige. Le visage de Feodora trembla et Doria vit ses yeux se remplirent de larmes. Elle ne pouvait pas supporter qu’on s’oppose à elle; encore moins son fils. Sans rien perdre de sa superbe, elle ravala ses larmes et fixa son regard sur le seul.

-Messieurs, sortons, allons profiter de l’air frais du parc pour parler.

Les trois adultes sortirent de la pièce sans aucun autre mot. Dorian regarda sa sœur, qui monta timidement sur le lit. Son visage baissé, elle ne dit pas un mot.

-Lottie, qu’est-ce qui s’est passé?

-D’après le médecin de William, les personnes qui… comme toi…, ajouta-t-elle, après une longue hésitation, sont très sujettes aux crises lors de l’absorption de certains hallucinogènes. Ce qu’il t’a donné… Enfin, tu as fait une crise. Mais pas une semblable à l’habitude. Tu étais évanoui, tu tremblais, tu écumais, tes yeux étaient révulsés…

Charlotte n’osait pas regarder son frère, elle racontait tout d’un seul souffle comme si la rapidité de son discours allait effacer ses souvenirs. Voyant sa peur, Dorian comprit la violence de sa crise. Il prit la main de sa sœur, qui se lança sur son torse en sanglotant.

-Oh! Dorian, j’ai eu si peur de te perdre.

Un léger sourire se peignit sur les lèvres du jeune homme, alors qu’il serrait sa sœur dans ses bras.

-Ne t’inquiètes pas, Lottie. Je vais être là à t’embêter pendant longtemps encore.

La demoiselle se releva, rassurée par la vaine promesse de son frère. Sa main plongea dans son corsage et en sortit un papier plié en quatre pour la tendre au malade.

-Rimbaud a demandé à William de te le remettre. Un poème en français… Je n’ai pas tout compris…

Dorian prit le papier et le serra contre son cœur, avant de refermer ses yeux.

***

Les mains tachées d’encre, Dorian s’ingéniait à écrire le dernier vers d’un poème en forme libre. Il était tard. Charlotte était en robe de nuit dans son lit. Elle ne parvenait pas à dormir dans le sien, qu’elle avait dit. Avec un sourire, Dorian avait accepté de l’accepter entre ses draps. D’ailleurs, il s’en moquait bien; il ne dormait jamais. Il savait bien que Charlotte détestait dormir seule. Il ne savait pas très bien si elle avait peur de quelques apparitions comme celles de Jane Eyre ou si elle avait tout simplement peur du noir. Il aimait bien avoir sa sœur près de lui. Sa turbulence endormie, elle était charmante et sa présence rendait ce nocturne plus à l’aise avec sa solitude. Guettant le signal de William, Dorian s’attardait dans son habit noir à fignoler ce poème qu’il devait remettre le lendemain à son journal, pour la première page. L’article qui l’accompagnait sur la ségrégation qu’on faisait aux Irlandais à Londres était déjà prêt. Entendant une berline frapper le pavé de l’entrée du Kensington Palace, Dorian se leva, attrapa sa redingote et se dirigea vers son lit. Se penchant vers le visage de Charlotte, il eut pu jurer qu’il avait vu un peu du bleu de ses yeux. Oh, il devait rêver. Voilà près de trois heures qu’elle était entrée dans le lit… Il embrassa tendrement le front de sa sœur avant de souffler la bougie de la table de chevet et de quitter la pièce. Sans bruit, il descendit les étages, qui le séparaient du rez-de-chaussée. Prenant sa canne et son haut-de-forme dans le hall, il quitta le palais. Il marcha rapidement dans le brouillard nocturne jusqu’à la voiture, ou il s’engouffra. Assis dos au cocher, il sourit à William face à lui. Avec les années, William Barfield-Thinselwood était devenu la coqueluche des entières demoiselles de Londres. Sa carrure, son visage fort et son charmant sourire faisaient craquer les futures comtesses et son intelligence mesquine le faisait détester de leurs mères. Ses yeux foncés en amande frôlaient perpétuellement l’impertinence et ses cheveux auburn trop longs dénonçaient sa personnalité frondeuse. Il entrait dans une pièce et tous le regardaient. Il avait une telle assurance!

-Mon cher, Oscar a bien hâte de te voir ce soir. Il a une idée dont il meurt de t’entretenir. Il voudrait écrire un roman…

-Ne dis rien, William. Je veux tout découvrir moi-même. Tu sais combien j’adore notre ami Wilde, le coupa Dorian avec une joie non feinte.

La diligence se dirigea vers les bas-quartiers de Londres dont Barfield était un habitué. Dorian n’y allait que lorsque cela était nécessaire. Chaque sortie l’exposait à un sérieux blâme. D’ailleurs, il devait montrer sa nervosité, car William lui en fit la remarque.

-Tu as fait le mur, ce soir, non?

-Évidemment, répondit Dorian avec morgue. Comme si ma mère n’avait dit : « Oh! Vous voulez aller traîner sur les docks avec Oscar Wilde? Oui, allez-y, mon fils. Vous savez bien j’aime que vous côtoyiez ce genre de personne. »

-Wilde n’est pas si terrible, ricana William en offrant une cigarette à son ami.

-C’est un étudiant et un artiste. Pour Lady Kensington, tu sais, ces statuts sont dans les trois pires. Juste en bas, il y a ouvrier, rectifia-t-il, en allumant sa cigarette.

Barfield eut seulement le temps d’avoir un rictus que la voiture s’arrêta. Dorian descendit. Il se retourna, étonné de ne pas entendre les souliers de William claquer sur le sol.

-J’ai oublié un truc que je devais donner à Oscar. Vas-y, je te rejoins.

Dorian acquiesça et se dirigea vers la cave d’une maison à quatre étages en bois. Avec une certaine appréhension, vu l’absence de son ami, il poussa la porte. Il se retrouva dans un pub miteux sans grande différence avec tous les autres. Sans perdre de temps, il se dirigea vers le tenancier à qui il demanda Wilde.

-Derrière. Poussez le rideau rouge. Sixième lit à votre droite, sir, je crois.

-Lit? répéta Dorian, intrigué.

Le tenancier ne lui répondit pas, occupé qu’il était à laver ses verres. Avec un soupir, Dorian s’arma de courage et se dirigea vers le dit rideau rouge qu’il souleva. Il se retrouva dans un autre univers. Enfumée, cette petite pièce était remplie de gens et étrangemment, personne ne parlait. De jeunes Chinoises à demie-nues se promenaient entre les lits. Dorian, prude victorien, ferma les yeux et s’avança dans la pièce. Ce n’est que lorsqu’il entendit quelqu’un l’appeler qu’il retrouva la vision.

Oscar lui faisait des grands gestes pour l’inviter à se joindre à lui. Avec un sourire, Dorian se rapprocha de son ami.

-Mon cher Dorian, j’avais si hâte de vous voir. Venez vous coucher à mes côtés. Prenez un peu d’opium, lui dit-il en lui tendant un mystérieux objet.

La voix d’Oscar lui semblait différente, somnolente, éraillée. Mais il semblait si bien, détendu. Dorian obéit à son ami maladroitement puis se laissa tomber à ses côtés. Tous les deux couchés sur le petit lit étroit, leur chaleur semblait incendiaire. Le jeune artiste ferma les yeux.

-Vous savez, Dorian, j’avais si hâte de vous voir. J’ai eu une idée… Magnifique. D’un roman. Tout le monde lit des romans, ces temps-ci. Donc. Un roman. Et j’appellerai l’héros Dorian. Pour vous, vous comprenez? Il sera un magnifique jeune homme. Plus beau que tous les autres. Plus beau que tous ceux que la mémoire humaine peut se souvenir. Un peu comme vous, Dorian. Et il… Eh! Mais Barfield n’est pas avec vous?

Extrêmement flatté par les paroles d’Oscar, Dorian rougit et prit du temps à répondre à la question de son ami. Probablement que l’opium avait une part d’effet dans ce délai.

-Oh, non, non. Il est… il a oublié quelque chose qu’il voulait vous donner.

-Et votre sœur? Cette Charlotte? Où est-elle? demanda Oscar en se redressant rapidement.

Dorian tenta de suivre son mouvement, mais il dut se soutenir sur ses coudes à cause de l’étourdissement qui le prenait. Ses yeux plissés, il essaya de comprendre l’alarmisme de Wilde.

-Mais elle dort. Dans ma chambre. Pourquoi?

-Partez, Dorian! Immédiatement! Barfield et votre sœur! Vite, vite!

-Comment?

-Allez! Il a parlé d’une jolie rousse royale à faire l’amour cette nuit! Filez!

Sans plus d’explication, Dorian se releva et courut vers la sortie. Il ne se souciait plus des effets de l’opium, plus de sa santé fragile. Il n’y avait que Charlotte dans son esprit. Il réussit à trouver un fiacre sans trop de mal et il fut à Kensington Palace en peu de temps. Laissant près d’une centaine de livres au cocher, claquant les portes, Dorian grimpa les escaliers qui le séparaient de sa chambre. En catastrophe, il entra dans la pièce. Tout était exactement comme il l’avait laissé. Se pouvait-il que Wilde se trompât? Que William avait réellement oublié quelque chose pour l’Irlandais? Il s’approcha silencieusement de son lit. Sa tête l’élançait et ses tempes le serraient des battements de son cœur. Il devait en être sûr… Lentement, il avança sa main jusqu’à la couette dont il dénuda sa sœur. La vision qu’il y vit le fit automatiquement fermé les yeux. Ses poings se serrèrent, ses jointures se blanchirent, alors qu’il laissa échapper un long hurlement de sa bouche. Se retournant, il se mit à frapper de ses mains le mur ou le Bateau Ivre trônait toujours. Sa sœur prononçait son prénom doucement. Le souffle de Dorian s’accéléra au même rythme que son cœur s’emplissait de haine. Se retournant vers sa sœur, drapée dans les draps, il sentit une colère bouillonner dans ses veines. Il ne voyait pas le visage en larmes de Charlotte, il l’empoigna par les épaules et d’une voix plus triste que fâchée lui demanda :

-Lottie, où est-il?

Prise de pitié envers son aîné, la demoiselle regarda fixement la penderie de son frère. Celui-ci comprit et se dirigea vers ce meuble. En ouvrant les doubles portes, il vit William, nu. Se mordant les lèvres, il ferma les yeux, s’effondrant sur le sol.

-William, dit-il seulement. Comment as-tu pu?

C’est à ce moment qu’alertés par le vacarme, le reste de la famille Kensington fit leur apparition dans la chambre de leur aîné. Le père regarda cette progéniture indigne de sa race. Sa fille aînée, ses longues boucles rousses répandues sur ses épaules nues, se retenant aux draps comme à sa vie. Son fils unique pleurant sur le sol. Mais plus que ses enfants, il fixait le jeune Barfield-Thinselwood. Déjà son esprit s’ingéniait à trouver une manière d’éviter le scandale. Les marier? Impossible. Charlotte était une cousine de la Reine et pouvait prétendre à de hautes alliances étrangères. Étouffer cet éclat à tout prix. La mère préféra sortir de la pièce que de regarder cette scène honteuse. Seule Béatrice se jeta sur son frère pour le prendre dans ses bras…

***

-Vous allez partir tous les trois en France. Je ne veux rien entendre. Il faut éviter le scandale. Ce serait trop évident si cette fille y allait seule.

Lord Kensington ne parvenait même plus à dire le nom de sa fille. Elle n’était qu’une étrangère maintenant qu’elle avait trahi son sang. Charlotte pleurait silencieusement dans une prude robe au haut collet et à la jupe qui cachait ses souliers. Cachée par ses cheveux, on ne pouvait voir son visage, mais ses épaules la trahissaient. Lissant sa moustache, supporté par le silence de son épouse, Duncan Kensington poursuivit.

-Nous allons envoyer cette indigne jeune femme et Béatrice iront en pensionnat. Le plus sévère de Paris. Quant à vous, Dorian, vous irez veillez sur elle. D’ailleurs, j’ai parlé au médecin de votre tante et il semblerait que de fascinants progrès se préparent en France. Vous verrez le docteur Alexandre Bernier, ce serait une sommité. Bon voyage.

Sans aucun autre préambule, les deux parents sortirent de la pièce, laissant leur progéniture seule avec leurs bagages et leurs vêtements de voyage.

***

Où pouvait bien être ce contrat? Dorian ne se souvenait plus du tout ou il avait pu mettre ce papier. Le baron l’attendait pour la signature au déjeuner. Mettant son bureau sans dessous dessus, Dorian cherchait de ses doigts habiles le contrat. Pourtant, ses pensées étaient ailleurs. Il pensait à Charlotte. Durant tout le temps qu’avait duré le voyage de Londres à Paris, on avait isolé Dorian, l’enfermant dans une berline capitonnée jusqu’au plancher. Ses deux sœurs avaient hérité d’une vieille voiture sans armoiries qui aux dires de Béatrice les faisaient énormément souffrir. Il se sentit coupable de posséder une diligence plus confortable que la leur. Mais apparemment, Dorian avait un équilibre mental trop fragile pour être aux côtés de Charlotte, selon leurs parents. Quelle rage avait traversé ses veines lorsqu’il avait entendu ses âneries! Si Charlotte avait succombé à William, c’était sa faute après tout! C’était lui qui avait amené les deux amoureux à faire connaissance et ensuite à passer tant de temps ensemble. Évidemment, il ne l’avait pas voulu, mais il n’avait pas pu contrôler la naïveté de sa sœur et les pulsions sexuelles de son ami.

-Alors, monsieur Kensington? Ce contrat? Ça vient? demanda impatiemment le baron de son bureau.

-Oui, oui, monsieur. Je crois que je l’ai laissé dans ma serviette. Laissez-moi un instant.

Dorian courut hors de la pièce. Énervé d’être soigné, d’être servi, il avait fait jouer les contacts de son père pour dénicher un petit emploi qui lui permettait de s’évader d’un univers surprotégé. Si ces parents savaient cela! Fort heureusement, ici, personne ne voyait de lien entre Dorian Kensington et la Reine. Arrivé à Paris, Charlotte et Béatrice avait été envoyé dans leur pensionnat, qui ressemblait davantage à une prison qu’à une école pour jeunes filles. Il avait l’autorisation de les voir seulement une heure le dimanche et à chaque semaine, ses sœurs lui semblaient plus blanches, plus cernées et plus tristes. Dorian devait trouver un moyen de les sortir de là avant qu’elles ne meurent. Du moins, Béatrice. La cadette des Kensington n’avait rien fait pour mériter pareil châtiment. Traversant le hall du Palais-Bourbon ou siégeait le Sénat, il pensait davantage à sa sœur, à William, à cette nuit qu’à ce foutu contrat. Mais il lui fallait bien gagner sa vie et si ce travail barbant lui permettait d’obtenir son indépendance, il fallait bien qu’il s’en contente. Au moins pour un temps. Quand il serait assez riche, il pourrait oublier ces politiques, ces complots et les montagnes de chiffres du ministère des finances pour aller écrire et peindre dans un quartier de Paris, plus adapté à ses envies, Montmartre probablement. En traversant les couloirs, il se rendit à la bibliothèque ou il avait certainement laissé le contrat que réclamait son patron. Effectivement, il le trouva entre deux livres qu’il avait utilisé le matin même. En laissant échapper un soupir de frustration, Dorian attrapa la feuille et retourna sur ses pas. Il devait avouer que malgré son désir d’indépendance, son sang se révoltait d’occuper une telle fonction. Le jeune Kensington était prétentieux, il savait ce que ce trait de caractère lui amenait. Si en Angleterre, on lui pardonnait ses excès en se disant qu’il avait bien le droit d’être fier puisqu’il faisait parti de la famille royale, en France, on s’interrogeait plus sur sa manière d’agir. Il n’était qu’un secrétaire particulier, pourquoi faisait-il autant d’attitude dans ces vêtements de dandy faits de riches tissus, avec sa canne et son chapeau haut-de-forme? Réfléchissant à tout cela, Dorian s’énerva et marcha plus rapidement. Malencontreusement, la feuille lui échappa des mains. S’arrêtant, le jeune homme resta un instant droit au milieu de la salle des pas perdus, fixant les fresques d’Horace Vernet qui ornaient le plafond. Il ne les regardaient pas vraiment, mais ses yeux se perdaient dans l’immensité du vide sous son exaspération. Lorsqu’il se décida enfin à se retourner, il ne vit pas le contrat! Mais ou ce contrat avait bien pu passer? Le baron de Jalesnes allait vouloir le tuer! La séance devait commencer bientôt. Retournant sur ses pas, il se mit à regarder le sol. Un sourire illumina son visage lorsqu’il vit un bout de cette damnée feuille sortir d’une statue de marbre sur le côté de la salle. Il tira sur la feuille, mais elle ne se dégagea pas. Voyons! Si elle était entrée sous la statue, elle devait pouvoir en ressortir. Cependant par peur de déchirer le précieux contrat, Dorian prit le parti de pousser l’œuvre de marbre. Après une profonde respiration, les délicats muscles du jeune anglais se mirent au travail. Ce ne fut pas sans espoir que la statue bougea enfin. Alors qu’il récupéra la feuille dans la poussière, Dorian fronça les sourcils. Si la feuille n’avait pas voulu sortir, c’était qu’elle s’était également coincée dans l’ouverture d’une trappe dissimulée sous la statue. Dorian, toujours accroupi, s’avança et fit jouer le mécanisme qui ouvrit la trappe. Beaucoup de poussière s’échappa de cette ouverture noire.

Regardant l’heure, il vit qu’il avait quinze minutes devant lui avant que le baron de Jalesnes parte vers la séance. Dorian n’avait pas tant l’esprit aventureux, mais cette petite trappe l’intriguait. Prenant son courage à deux mains, il descendit le long d’une petite échelle en métal. Il n’avait rien pour s’éclairer, mais la lumière qui émanait de la salle des pas perdus lui était suffisante. D’ailleurs, il serait remonté à la surface dans quels instants. Ce sous-sol était sûrement une cave oubliée, rien de bien intéressant. Mais à mesure que Dorian descendait l’échelle, il entendait davantage de bruit, de voix. Lorsqu’il mit enfin pieds à terre, il avançait dans un étroit souterrain. Il ne pouvait pas dire qu’il avait peur. Pourquoi aurait-il été effrayé? Il ne pouvait rien lui arriver de mal. Prudemment, il continuait de marcher jusqu’à parvenir jusqu’à un cul-de-sac. Il ne pouvait pas aller plus loin. Et tout au long de sa marche, il avait bien regardé, aucune autre sortie. Étrange! C’était un sous-terrain qui menait nulle part? Pourtant il entendait des voix. Il se décida et poussa de toutes ses forces contre le panneau, qui s’ouvrit à demi. Dorian regarda à l’intérieur. Il s’agissait d’une grande salle, magnifique. Les yeux pétillants, le jeune homme observait cette pièce sublime. Même s’il n’était pas depuis longtemps à Paris, il avait visité tous les châteaux de la capitale et il pouvait affirmer que cette salle n’était dans aucune d’entre eux. La possibilité d’une pièce fermée aux visiteurs ne l’effleura même pas tant il y avait de gens à l’intérieur de celle-ci. Sans plus se soucier du contrat du baron de Jalesnes, il poussa davantage contre le battant. Mais sans qu’il puisse s’en rende compte, il chuta dans le vide en criant; il n’avait pas penser qu’il y aurait pu y avoir une marche menant au niveau du sol. Violemment il atterrit sur le sol, sa tête frappant le dallage. Avant qu’il s’évanouisse Dorian remarqua que la porte qu’il avait ouverte se referma derrière une tapisserie, prise entre deux imposantes mosaïques.

***

-Monsieur? Vous voyez combien de doigts?

-Trois! s’impatienta Dorian en repoussant le bras que le docteur agissait devant son visage.

-Oh! Monsieur a son caractère, soupira un vieil homme qui notait des choses dans un carnet.

Malheureusement, Dorian ne pouvait pas voir ce qu’il y inscrivait. La tête douloureuse, il s’ingéniait encore à se faire comprendre du médecin.

-Je vous l’ai dit. J’ai déjà un docteur, Alexandre Bernier. J’exige qu’il vienne s’occuper de moi en personne.

-Mon cher monsieur, je vous le répète, il n’y a personne de ce nom travaillant dans cet hôpital.

-Comment j’y suis arrivé alors?

-Vous avez fait une chute au Palais de la Cité. Mais ne vous inquiétez pas, votre hémophilie est sous le contrôle. Je ne savais pas que quelqu’un pouvait encore souffrir de cette maladie, ou plutôt que personne n’ait pris en charge votre cas. Vous êtes en danger avec ce trouble. Ne le saviez-vous pas?

-Vous me prenez pour un idiot peut-être? Je sais très bien que j’ai cette maladie et elle est prise en charge par le docteur Bernier! Maintenant, je vous ordonne de me laisser me lever!

-Ce docteur doit être d’une rare incompétence alors! Et vous restez couché!

Dorian fixa le docteur de son petit air prétentieux. Et comme si le médecin le mettait au défi, il se leva de son lit. Il n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arriva. Le vieil homme claqua des doigts et l’instant d’après des gros gardes attachaient Dorian à son lit.

-Vous pouvez bien hurler, me menacer, c’est pour votre bien, monsieur. On vous détachera lorsque vous serez davantage calme, dit le docteur en éteignant la lampe de chevet avant de sortir de la pièce.

Dorian l’écouta. Il n’avait même pas envie de crier. Il sursauta lorsqu’une voix féminine se fit entendre à ses côtés. Se retournant vers le noir qui l’entourait dans la mesure que lui laissaient les sangles, il tenta de voir qui se cachait dans l’obscurité. Une jeune femme brune se rapprocha de lui.

-Ils m’ont attaché, moi aussi. Ne t’inquiètes pas.

-Où suis-je? Je ne sais pas dans quel lieu je me trouve. Je…

Le jeune homme se rattrapa à la dernière seconde. Il avait failli dire : « je suis tombé d’une porte qui mène vers un autre monde » Car c’était bien le lieu ou il était. Un autre monde qu’il ne connaissait pas. Étrangement, depuis lesquels jours qu’il venait de passer dans cette clinique, il avait entendu parler du roi, de Philippe XV. Mais qu’est-ce que c’était cette histoire? Ayant mis un peu plus d’application dans ses études historiques qu’arithmétiques, Dorian savait bien qu’un tel monarque n’avait jamais existé!

Les yeux de la jeune femme se firent perçants.

-Tu viens de…? Tu viens de l’autre côté?

Au début, Dorian regarda la demoiselle intrigué puis ricaneur. Elle était certainement folle! De quel côté parlait-elle? Qu’est-ce que cette institution idiote qui enchaînait les gens normaux et qui laissait les fous libres? Mais la jeune femme continua et raconta son histoire, comme s’ils s’étaient connus depuis des siècles. Elle s’appelait Sofia Marelli.

Au fil des jours, un attachement se créa entre eux. Elle détachait Dorian quand les docteurs partaient et l’aidait à s’adapter à ce nouveau monde. Un jour, le jeune homme lui dévoila son intention de s’enfuir.

-Je vais t’aider. Mais tu dois revenir. Pour m’aider à mon tour. Tu sais pour détruire l’autre monde.

Dorian éleva son regard vers elle. Détruire l’autre monde? SON monde? Se reculant imperceptiblement, il ne fit qu’hocher de la tête, incapable de lui répondre. Sofia lui tendit ses vêtements, sauf sa canne, qui lui avait été enlevée sous prétexte qu’elle pouvait servir d’arme. La demoiselle lui sourit et l’aida à sortir de la clinique puisqu’elle semblait connaître les alentours parfaitement. Elle lui indiqua le chemin pour aller au palais de la Cité. Sans plus attendre, il s’y précipita en courant comme s’il craignait que quelqu’un fut à ses trousses.

Lorsque Dorian se retrouva de nouveau face à la tapisserie, il hésita quelques instants. Devait-il la soulever et retourner dans son monde? Avec Charlotte et Béatrice? Ou devait-il rester ici ou la médecine pouvait le guérir? Mais s’il retournait, Sofia risquait de le détruire puisqu’il serait dans ce qu’elle considérait comme un enfer. Mais pouvait-il revenir? Il ne pouvait pas rester ici non plus en laissant Sofia détruire tout ce qu’il avait connu. Non, il devait retourner dans son monde et revenir s’il le pouvait.

-Dorian, comprenez-moi. Je redoute votre santé mentale autant que physique. Vous ne venez jamais à mes rendez-vous, vous avez toujours le regard ailleurs. Vous n’écoutez jamais ce que je dis? Dorian? Voilà de quoi je parlais! Vous ne m’écoutez pas!

Le jeune lord regarda Alexandre Bernier. Une voix intérieure le poussait à s’enfuir. Il avait quitté son poste de secrétaire particulier, il y avait deux mois, la journée même qu’il avait découvert la brèche. Il avait découvert avec satisfaction qu’il pouvait retourner dans l’autre monde autant de fois qu’il le souhaitait. Et comme il avait travaillé au Palais Bourbon, les gardes, qui ne savaient pas que monsieur Kensington avait remis sa démission, continuait à le saluer aussi gentiment que lorsqu’il y travaillait, ce qui lui donnait une possibilité illimitée d’accéder à la brèche. Maintenant que sa maladie était prise en charge, il n’avait plus besoin des bons services d’Alexandre Bernier. Pourtant, il s’était attaché à son médecin et s’était beaucoup confié à lui, de tout, de rien. Principalement de Charlotte et de William. Tout comme son ancien ami, il avait paru beaucoup s’intéresser à Charlotte, lui aussi. Mais sa sœur était en sécurité dans un pensionnat et Dorian ne craignait pas pour elle. Concernant la brèche, il ne se sentait pas prêt à raconter cela à Alexandre. Il avait peur d’être pris pour un fou comme Sofia l’avait été. Même s’il commençait à développer une sorte de dépendance face à ce second monde.

-Si, si, je vous écoute. Je ne vais jamais à mes rendez-vous.. Oh! Justement, Alexandre, je dois filer. Une collecte de fonds à laquelle je dois absolument me rendre.

-Dorian! Restez ici, pour l’amour du Ciel!

Mais déjà le jeune homme sortait de la pièce en saluant son docteur de la main. Il dévala les escaliers en courant et se rendit au même rythme au Palais Bourbon. Il regarda si personne ne le voyait et bougea la statue. En faisant attention pour ne pas se salir, il entra dans le trou puis avança d’un pas de connaisseur dans le sous-terrain. Maintenant, il savait comment ça marchait. Il ouvrit légèrement la porte et regarda que l’affluence était au minimum dans le chemin des mosaïques. Quand les pas d’un gentilhomme eurent totalement diminués au loin, Dorian descendit la légère marche qui le séparait du sol. Il ne voulait plus s’évanouir comme la dernière fois… Puis, il sortit du Palais de la Cité afin de se diriger vers l’endroit ou il était attendu.

Dès son arrivée, il fut accueilli par des gentilhommes habillés de la même manière prétentieuse que lui. Depuis le temps qu’il passait dans ce monde, il s’était créé de nombreux contacts et même quelques amis. Ces derniers l’entouraient maintenant et le complimentait sur sa nouvelle canne d’acajou à la monture argentée. Dorian aimait bien ces jeunes gens. Ils ne savaient pas qui il était et qu’il était malade. Avec eux, il se sentait normal. Au loin, un gros monsieur monta sur l’estrade. Le silence se fit graduellement.

-Merci à vous tous d’être venus aujourd’hui. Vous savez évidemment que nous sommes ici pour amasser des fonds pour la prestigieuse institution Philippe II. Je cède donc la parole à sa directrice, Caroline de Légoix. Mademoiselle de Légoix.

Une jeune femme aux cheveux noirs artistiquement coiffés monta sur l’estrade et prit la parole. Dorian aurait menti s’il avait dit qu’il écoutait un mot de ce qu’elle disait. Il écoutait sa voix évidemment. Une voix gracieuse, féminine. Une fée aurait eu cette voix et ce rire cristallins. Elle avait une magnifique visage rond et fin à la fois. Un aura de douceur et de gentillesse se dégageait d’elle grâce à ses grands yeux bleus. Mais ce qui devenait encore plus apparent était cet air de folie qui régnait autour d’elle. Il devait avouer que dans l’étriquée société victorienne, il n’avait jamais vu une femme comme elle. Cela l’excita. Il devait avouer que cette demoiselle qui semblait si déjantée avec sa robe colorée était déjà parvenue à captiver Dorian. Les mots qui sortaient de son adorable bouche rose parvinrent enfin aux oreilles du jeune lord lorsqu’elle signifiât que c’était elle qui recueillerait les dons.

Puis elle descendit de l’estrade, alors que les conversations recommençaient. Sans accorder d’attentions à ses amis, Dorian se fraya un chemin dans la foudre pour l’atteindre, tout en fouillant dans ses poches. Lorsqu’il arriva devant elle, il retira son chapeau haut de forme et sous son regard, il sentit ses oreilles lui brûler. Sans qu’il ne se rende compte de ses mouvements, Dorian sortit quelques milliers de francs de ses poches et lui tendit sans un mot. Puis, couard, il s’enfuit, sans avoir dit un mot à Caroline de Légoix.

Lorsqu’il rentra chez lui, dans son monde, ce soir-là, Dorian avait l’esprit en ébullition. Il ne parvenait pas à comprendre ce qui c’était passé, ce qui l’avait poussé à donner une telle somme à une cause qu’il ne connaissait guère et sous le coup de l’impulsion causée par un joli visage. Il se souvint de son cœur vivement emballé et ferma les yeux, se remémorant le gentil sourire qu’elle avait eu pour lui. Elle avait du se moquer de lui. Oh! La catastrophe. Dorian soupira. Tout ce qui lui restait à faire, c’était de l’aimer en secret. Comment une femme telle qu’elle pourrait aimer quelqu’un comme lui? Un jeune homme, charmant certes, mais qui n’avait aucun passé, ni avenir? Si elle était de la France républicaine, Dorian aurait toujours pu la travailler avec son sang royal. Mais elle ne connaissait ni la Reine Victoria, ni ses illustres ancêtres. Et honnêtement, qui voudrait s’attacher à un poète? Oui, il lui enverrait des poèmes. Dorian, artiste, ne pouvait garder les sentiments qu’il éprouvait à l’intérieur de lui. Aussi bien les lui exprimer… Mais il ne pourrait jamais dire qui il était… Un jour, si elle le souhaitait, il lui dirait, mais maintenant, c’était impossible. Il ne s’en sentait pas capable.

Voilà maintenant plusieurs mois que Dorian envoyait anonymement des poèmes à la belle Caroline de Légoix, qu’il se promenait en secret autour de l’institution Philippe II. Alexandre Bernier rechignait bien, mais Dorian n’en avait rien à faire. Il était dépendant d’elle, de ce monde imaginaire qu’il s’était créé. Il ne dormait plus, ne créait plus, si ce n’était les poèmes qu’il écrivait à Caroline. Lorsque Charlotte avait été hospitalisée, car son état de déprime s’était brusquement aggravé, Dorian avait eu la permission de libérer Béatrice un après-midi afin d’amener sa cadette voir leur sœur. Comme Béatrice avait un effet apaisant sur le caractère de Dorian, il lui raconta tout sur Caroline, évitant évidemment le fait qu’elle venait d’un autre monde. L’esprit brillant de sa petite sœur trouva bien vite une solution et c’était pour cette raison qu’il était en train de poster une lettre actuellement. Une lettre demandant l’admission de Béatrice à l’institution Philippe II, signée par Dorian Kensington.
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Zita de Craon
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Et cette brèche?: Je la nie mais si elle existe, ce n'est certainement pas mon Histoire qui en pâtira ...
Et le coeur?: Pour l'instant il ne bat que de peur !
Un secret?: Je suis parait-il le portrait craché d'une Reine Médiévale !

MessageSujet: Re: Dorian Kensington| Quand la tragédie devient élégante   Ven 3 Déc - 20:45

Sadique Tu n'es pas validé ! Sadique

...

Bon oki, je vais pas faire ma méchante Razz

Merci pour ton roman, c'est toujours très agréable de lire des écrits d'une aussi belle qualité ! What a Face

Bienvenue parmi nous et bon jeu sur le fofo Smile

Je te laisse prendre un chemin que tu connais bien pour l'avoir déjà emprunté sur bien d'autres fofo Smile

A très vite

PS : Remplis ton jardin secret que tu as généré, merci ^^

***********************
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MessageSujet: Re: Dorian Kensington| Quand la tragédie devient élégante   

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